Jamais tout est perdu – Frédéric CASTAING – 2021 – Et le bruit de ses talons

Quatrième de couverture

Le Manchot avait les yeux dans le vague. Pourquoi tous ces malheurs, je sais pas Benjamin… Mais continuer, j’vois qu’ça petit…Faut garder confiance, être optimiste, Benjamin…Le monde de d’main, petit, une société allégée…Pas rester en rade de c’grand mouvement, c’est ça l’truc… S’adapter, accompagner, partager les efforts…Et puis le vivre ensemble ! Le vivre ensemble, Benjamin !…Tu t’décourages un peu vite…Et la planète ! Tu y as pensé à la planète!…Faut avoir la foi, petit, croire au miracle !… Là, je me suis souvenu de grand-père. Le matin où j’étais parti. Il m’avait entraîné sous le mûrier… Benjamin, écoute-moi bien…Oui Grand-père…Celui qui te parle de miracle…Oui Grand père…Celui-là tu le laisses jamais stationner plus de cinq secondes dans ton dos…Pas plus de cinq secondes dans mon dos, oui Grand-père…Et encore, Benjamin, cinq secondes c’est trop !…Oui Grand-père, c’est trop… Depuis des mois que j’l’écoutais, le Manchot…Fausse route, Monsieur, nous avons fait fausse route…Il a agrippé mon blouson et m’a collé au mur…Répète jamais ça fils ! Compris !…J’ai arraché son poignet, je me suis dégagé et Pam je lui ai écrasé mon poing sur la figure…Pardon Monsieur mais c’est plus fort que moi…

Chronique

La morgue. Rien que d’entendre ce mot, certains se signent ou récitent une prière, d’autres jettent du sel par-dessus leur épaule. C’est le genre de mots qui nous rappelle la brièveté de notre passage sur terre. Comment imaginer cet endroit? Froid. Silencieux. Isolé du monde des vivants et même des mourants. C’est le genre d’endroit où même le temps a arrêté de s’écouler. Quelques vivants s’y égarent parfois, les yeux  humides de regrets, de douleur. D’autres y sont comme chez eux car ils y travaillent. Eh oui, il en faut. Les morts y sont de passage, comme dans la vie. Ce qui est sûr c’est que le silence y est très bruyant. 

Je ne vous parlerai pas d’un roman d’horreur. C’est beaucoup plus subtil que cela. Une histoire, des histoires d’une finesse absolue. Tout se déroule, se raconte comme dans un film. Dans un environnement cinématographique. Un silence froid dans lequel se passe une discussion inaudible pour les vivants. Que peuvent bien se raconter ces êtres qui ne sont plus? Des êtres dont la vie s’est enfuie? Leur monde est intemporel et leurs histoires sans fin. Une vie fut, mais son récit reste en suspens. Alors, la morgue bruisse de nostalgie, de souvenirs, de rêves avortés. Les esprits vagabondent. Ils n’ont pas de noms, pour certains. Peut-être un numéro. Ils sont allongés sur des chariots, froids. Mais les échanges échauffent les esprits.

La plume de l’auteur nous emporte dans un monde échoué. Les bris de vies hachées se racontent. Ils ne se connaissent pas, mais, ont tant de choses à se raconter. L’écriture, d’une grande finesse, nous permet de nous imprégner de l’atmosphère. Puis, de l’oublier pour se laisser bercer par les récits. D’oublier que nous sommes dans un espace clos que les vivants évitent autant que possible. Leur vie a été une quête sans fin. Leur mort est un souvenir décousu et sans fin, d’un monde décomposé. C’est un roman d’une terrible tendresse. Un roman qui fracasse le silence bruyant et rappelle que la mort est une facette capricieuse de la vie. L’écriture est belle, fraîche, franche. La mort s’unit à la vie pour nous raconter une histoire brisée. En mille morceaux.

Note 18/20

9782379120312    Ed. Et le bruit de ses talons    374 p.    23€

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